Monthly Archives: juin 2015

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Membership

Le terme s’est tellement bien implanté dans la prose journalistique qu’on s’imagine qu’il n’existe pas d’équivalent en français. Pourtant, membership est le parfait exemple de l’anglicisme inutile.

Le membership, c’est l’ensemble des membres d’une organisation, particulièrement d’un parti politique. On peut donc parler des membres, de l’effectif, des adhérents. Très facile de parler français quand on veut.

Le plus souvent, on parle du membership en termes quantitatifs. Par exemple, le membership de tel parti s’établit à 14 000 membres. Le membership a augmenté de 25 pour 100 l’an dernier. On peut aisément contourner la difficulté : Le parti compte 14 000 membres; le nombre de membres, l’effectif a augmenté de 25 pour 100 l’an dernier.

Membriété

Termium, la base de données terminologiques du Bureau de la traduction, relève l’expression originale membriété. On dit que ce terme est employé dans les provinces canadiennes. Personnellement, je ne l’ai jamais vu, mais le moteur de recherche anglais-français Linguee le relève dans de nombreux textes. Dans le Devoir du 21 mars 2017, on lisait membrariat.

Effectif ou effectifs?

On voit les deux, mais l’Office québécois de la langue française précise que le singulier s’impose lorsque le nombre précis d’adhérents est connu. Le pluriel s’emploie lorsqu’on ne connait pas le nombre précis de membres.

Exemples : un effectif de 225 membres; des effectifs de plusieurs centaines de personnes.

Une conclusion s’impose : on n’a pas besoin de membership en français.

La nouvelle orthographe

Elle a fait beaucoup jaser; on l’a conspuée, décriée, maudite…

La fameuse réforme de l’orthographe de 1990. Bien mal nommée, en fait, car elle touche environ 2400 mots, soit un mot dans un texte de deux pages. C’est pourquoi il serait plus juste de parler de rectifications de l’orthographe.

La levée de boucliers, il y a déjà 25 ans, n’est pas justifiée. Le français a connu plusieurs réformes de son orthographe et beaucoup d’anomalies et d’anachronismes ont pu être corrigés. Il n’y a qu’à lire des textes de Rabelais ou de Jean de La Fontaine pour se rendre compte qu’on n’arrête pas l’évolution d’une langue.

Prenons un extrait des Fables de La Fontaine :

Une grenouïlle vid un Bœuf,

Qui luy sembla de belle taille.

Elle qui n’estoit pas grosse en tout

Comme un œuf…

Mon correcteur orthographique rugit… Qui songerait à revenir à de pareilles graphies au nom de la pureté de la langue?

Le débat sur les rectifications de 1990 était tout sauf rationnel. Que de sottises a-t-on entendues…

  • L’écriture va devenir phonétique.
  • La littérature classique deviendra inaccessible.
  • L’anarchie grammaticale règnera.
  • On nivèle par le bas.

 

L’un des grands mythes propagés est que l’on pourra désormais écrire chevals au lieu de chevaux. Faux! Les rectifications ne comportent qu’un seul élément grammatical : l’invariabilité du verbe laisser lorsqu’il précède un infinitif.

Une mise en perspective s’impose.

Des langues sœurs comme l’espagnol, l’italien et le portugais s’écrivent de manière presque entièrement phonétique. D’ailleurs, l’espagnol est allé très loin en éliminant pratiquement toutes les doubles consonnes, en substituant le t simple au th, et en remplaçant le ph par le f.

Ainsi, on dit el teatro et la filosofía dans la langue de Cervantes. Le téâtre et la filosofie, vous avez vu ça quelque part en français?

En fait, les principaux changements concernent l’accent grave appliqué à des mots dont l’accent aigu était justement prononcé comme un accent grave. Cas connus : évènement, règlementation et… cèleri.

Ce dernier, l’usage ne l’a pas digéré… Mais on estime à 60 pour 100 la proportion des modifications intégrées dans les dictionnaires. C’est impressionnant quand on considère la résistance forcenée que l’on observe dans les publications de tout ordre.

La nouvelle orthographe introduit un peu de logique dans notre façon d’écrire. Une bonne partie des graphies du français résulte de décisions arbitraires; ce sont parfois des erreurs qui se répandent dans l’usage et sont ensuite consignées dans les dictionnaires. La supposée rationalité de l’orthographe française est un mythe.

Un bel exemple d’illogisme est le cure-dents. Le s est au singulier. Soit. Mais pourquoi un cure-ongle, sans s? Le français a justement besoin de ce genre dépoussiérage.

Les rectifications permettent aussi de raccorder des familles de mots aux graphies divergentes. Quelques exemples :

  • Bonhommie, comme bonhomme;
  • Charriot comme charrue;
  • Chaussetrappe comme trappe;
  • Combattivité comme battre;
  • Imbécilité comme imbécile;
  • Persiffle comme siffler;
  • Relai comme essai.

 

Malgré tout, la nouvelle orthographe laisse en plan plusieurs problèmes. Si on a éliminé l’accent circonflexe sur le u et le i, il est maintenu sur le o. On écrira donc symptome et syndrôme… À moins que ce ne soit le contraire…

Malgré les raccordements précités, les mystères de la double consonne persistent.

On continuera d’écrire raisonner et raisonnement, mais rationaliser

On a cité le malheureux nénufar comme un exemple des « bouleversements » que la nouvelle orthographe infligeait au français. Or cette graphie est exacte; c’est plutôt nénuphar qui est une faute. En effet, ce mot n’est pas un hellénisme — ce qui aurait justifié le ph. Le mot dérive de l’arabe nînûfar et non pas du grec.

Alors d’où vient nénuphar? D’une erreur de transcription survenue en 1935. Pourtant, des détracteurs de la nouvelle orthographe étaient prêts à défendre nénuphar bec et ongles, en faisant valoir que la fausse graphie avec ph était plus poétique…

Il reste encore bien du chemin à faire avant les prochaines rectifications.

 

L’Arabie saoudite

L’erreur revient trop souvent pour ne pas en parler. La graphie Arabie Saoudite est erronée. Je répète, erronée. ERRONÉE.

Il faut écrire Arabie saoudite sans majuscule à «saoudite». On applique le même principe pour République centrafricaine.

Pourquoi? Parce qu’en français l’adjectif s’écrit en minuscule, sauf lorsqu’il précède le substantif dans une appellation officielle. Les exemples sont nombreux : la Grande-Bretagne, la Nouvelle-Calédonie.

Parfois, l’adjectif suivant le substantif prend effectivement la majuscule, mais uniquement s’il est relié à celui-ci par un trait d’union. Exemple : les États-Unis d’Amérique.

Monsieur

Monsieur est mort, vive Monsieur!

Les recueils de citations de Jacques Parizeau pullulent dans la Grande Toile. Celle qui revient très souvent est la fameuse échappée de rhétorique sur le vote ethnique. Bien peu de médias se donnent la peine de mentionner qu’au lendemain de la défaite référendaire, le premier ministre démissionnaire avait avoué être allé un peu loin. On attendait un acte de contrition, il n’est pas venu. On ne lui a jamais pardonné.

Jacques Parizeau parlait l’anglais avec un accent londonien. Il s’exprimait aussi très bien en français et savait se montrer créatif. Qui a oublié le fameux « s’autopeluredebananiser », ou encore : « Il ne faut pas laisser le Parti québécois s’unionnationaliser. »?

L’un des rares architectes de la Révolution tranquille disait également : « Mon Dieu, je botterais le derrière de quiconque au Québec qui ne saurait parler l’anglais. En effet, à notre époque, un petit peuple comme nous se doit de le parler. »

Mais celle que je préfère me paraît encore d’une actualité indéniable : « La religion des uns ne doit pas devenir la loi des autres. »

À méditer.

 

Une langue québécoise?

Une citation de Ségolène Royal, ministre française de l’Environnement, datant de juin 2015 : « Nous sommes tous comptables de ce qui se passe. Personne ne pourra s’exonérer de sa responsabilité à l’égard du dérèglement climatique. »

On imagine mal pareille éloquence chez un ministre québécois. Nul doute que le mot comptables aurait été remplacé par l’omniprésent imputables, faute de langue déjà dénoncée dans cette chronique. Quant à la deuxième phrase, son lyrisme en aurait fait sourire beaucoup, ceux qui s’élèvent contre le soi-disant purisme des « ayatollahs de la langue ». Ceux qui prétendent parler une langue authentique, une langue « vraie ».

Ce qui est remarquable, voire unique, c’est que tant au Canada qu’au Québec, les élites s’expriment mal. Politiciens, gens d’affaires, avocats, notables en tous genres cherchent leurs mots; leurs phrases sont bancales, truffées d’anglicismes et de fautes de syntaxe.

Encore plus remarquable et inquiétant est le fait de voir certains d’entre eux défendre le charabia qu’ils utilisent dans leurs communications publiques. Eux parlent pour être compris, ils ne sont pas snobs.

Et voilà! Comme disent les Anglais, le chat sort du sac. Un bel exemple de l’anti-intellectualisme qui sévit au Québec et partout en Amérique du Nord. Nous vivons dans un continent de défricheurs. Ceux qui ont ouvert le chemin en colonisant de nouvelles régions, les bâtisseurs qui ont lancé des entreprises tiennent le haut du pavé. Les autres ne sont que des brasseurs de nuages.

Le contraste avec notre glorieuse mère patrie, la France, est saisissant. Sans vouloir idéaliser nos cousins, on peut dire sans risque de se tromper que les intellectuels y sont beaucoup plus prisés qu’ici. On les écoute, on les admire. Tout président français cherche à laisser un héritage culturel, souvent un musée, une salle de spectacle. Chirac a son musée de l’art autochtone, Mitterand a laissé une bibliothèque et un nouvel opéra. Les dignitaires français se targuent de lire des livres, peuvent discourir sur la littérature de leur pays.

Oublions l’épouvantail qu’était le triste premier ministre canadien à ce sujet. Nul doute que les Trudeau, Couillard, Marois, Charest, Bouchard, Landry et autres lisent de la littérature. Mais s’en vantent-ils? Leur a-t-on déjà demandé quels sont leurs auteurs favoris? En fait, cela n’intéresse à peu près personne. Bien plus facile de se moquer des locutions latines de Bernard Landry.

Les élites ayant mauvaise presse, alors pourquoi ne pas compenser toutes ces lacunes en soutenant que le français parlé au Québec est en fait une langue à part entière? On croit rêver : nos ignorances collectives élevés au rang de langue!

Une langue est un système organisé doté d’un vocabulaire répertorié dans des ouvrages et d’une grammaire appliquée par ses locuteurs. Si on a recensé les québécismes un peu partout – certains sont maintenant intégrés dans les grands dictionnaires français, on chercherait vainement une grammaire du québécois. Et où sont les ouvrages sur les règles de syntaxe de ce prétendu idiome?

De fait, le québécois n’est pas une langue véritable. Il a certes un vocabulaire pittoresque fleurant le terroir : batture, ouananiche, érablière, etc. Il a aussi ses expressions amusantes : grimper dans les rideaux, se faire passer un sapin.

Mais cela ne fait pas de notre français une langue à part entière. Les Suisses romans ont aussi leurs expressions régionales, tout comme les Sénégalais et les Belges. Or, jamais ne penserait-on à élever le wallon au rang de langue.

Le québécois est un dialecte français composé d’un enchevêtrement de régionalismes savoureux, certes, mais aussi de faux sens (imputabilité), de solécismes (débuter un projet) et d’anglicismes de toutes sortes (les témoins ont été rencontrés). Le tout dans une syntaxe souvent calquée sur l’anglais. Bref une langue déconstruite.

Faut-il s’en étonner? Bien sûr que non. J’aimerais bien voir les Français d’aujourd’hui baigner dans un océan anglophone. Eux aussi y perdraient leur latin et tous les repères essentiels pour parler une langue correcte.

À cause de la conquête de 1760, le français du Canada a été coupé des évolutions successives de la langue de la mère patrie. Nous avons gardé des accents et des prononciations de l’Ancien Régime. Sous les coups de boutoir de l’anglais, présenté par nos conquérants comme une langue supérieure émanant d’une civilisation supérieure, notre propre idiome s’est étiolé. Privé d’oxygène, quoi.

Mais il a survécu. Pour les Québécois et les autres francophones du Canada, parler français c’est exister. Et pour continuer d’exister, il ne faut pas que la langue d’ici devienne une sorte de créole, que certains essaient de faire passer pour une langue à part entière.