Monthly Archives: mai 2014

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En vertu de

Les infortunes d’« en vertu de » sont infinies. Cette locution qui relève d’abord et avant tout du droit envahit insidieusement la langue courante. Faut-il s’en formaliser?

Les dictionnaires courants en limitent le sens au monde juridique : en conséquence de; au nom de. Toutefois, Le Petit Robert signale quand même un usage un peu plus général : En vertu des grands principes. En vertu de quoi.

Le Trésor de la langue française définit l’expression ainsi : par le pouvoir de. Assez curieusement, le Littré ne parle pas de droit, puisque l’exemple donné est d’ordre général… Mais la citation est de Bossuet…

Les Clefs du français pratique signalent qu’en vertu de s’emploie surtout dans la langue juridique et la langue administrative. Mais la locution a parfois un sens plus large : Un objet qui flotte sur l’eau en vertu du principe d’Archimède.

On remarquera que l’usage plus général semble limité à des notions, des principes. Il faudra se garder d’étendre l’emploi de la locution à des contextes plus vastes, auxquels elle pourrait être inappropriée.

Une autre expression maltraitée est nonobstant. Rappelons-nous la fameuse clause nonobstant, calque de l’anglais notwithstanding clause, en français, la disposition de dérogation. Un gouvernement peut invoquer cette disposition pour soustraire une loi à la Charte des droits et liberté.

Jadis, nonobstant signifiait cependant, néanmoins, mais cet usage est vieilli. Cette préposition s’emploie uniquement dans le domaine du droit.

Faire en sorte que

La locution « faire en sorte que » est devenue tellement envahissante qu’on l’entend plusieurs fois dans une conversation. Dans les médias, elle est devenue épidémique. À peu près tous les reportages, vox populi, entrevues nous assènent cette locution massue.

Heureusement, il est assez facile de s’en débarrasser.

La solution la plus simple est souvent de s’en tenir au verbe faire. Voyons deux exemples tirés du journal La Presse.

La séquence de progressions (inhabituellement) longue depuis l’an dernier fait en sorte que le PIB affiche toujours une solide hausse.

L’abus de certains clients fait en sorte que le nombre d’articles outrepasse largement le nombre maximum prescrit.

La solution la plus simple est souvent de s’en tenir au verbe faire.

La séquence de progressions (inhabituellement) longue depuis l’an dernier fait en sorte que le PIB affiche toujours une solide hausse.

L’abus de certains clients fait en sorte que le nombre d’articles outrepasse largement le nombre maximum prescrit.

La séquence de progressions (inhabituellement) longue depuis l’an dernier fait que le PIB affiche toujours une solide hausse.

L’abus de certains client fait que le nombre d’articles outrepasse largement le nombre maximum prescrit.

Le verbe devoir est un remède efficace :

Il est nécessaire de faire en sorte que les consommateurs et utilisateurs se voient reconnaître le même niveau de protection de la vie privée…

Les consommateurs et utilisateurs doivent obtenir le même niveau de protection…

Nous devons faire en sorte que ces exceptions deviennent la norme.

Ces exceptions doivent devenir la norme.

On peut aussi recourir au verbe permettre.

Nous prenons également des mesures pour faire en sorte que nos personnes âgées puissent vivre dans la dignité.

Ces mesures permettront aux personnes âgées de vivre dans la dignité.

La préposition pour est également d’un grand secours.

Afin de faire en sorte que les autorités nationales reçoivent les informations nécessaires en temps utile.

Pour que les autorités…

Avec un peu d’imagination, il est toujours possible de réaménager la phrase.

En fait, cette technologie peut faire en sorte que le haut fourneau fonctionne à une intensité énergétique plus élevée.

Grâce à cette technologie, le haut fourneau…

Une conjonction est également très utile :

La décision de la ministre fait en sorte que les garderies pourront ouvrir.

Les garderies pourront ouvrir leurs portes, car la ministre a donné son aval.

Un participe présent aussi :

Ayant obtenu la permission de la ministre, les garderies pourront ouvrir leurs portes.

Et un adverbe qui sert de conjonction :

La ministre a donné son aval, ainsi les garderies pourront ouvrir leurs portes.

La locution à cause de permet aussi de sauver la mise.

La fermeture de l’usine fait en sorte que 500 employés perdront leur emploi.

À cause de la fermeture de l’usine, 500 employés…

Enfin, le recours à un substantif fait passer par la trappe l’encombrant faire en sorte que.

La fermeture de l’usine entraîne la perte de 500 emplois.

Morale de cette histoire : reformuler, reformuler et reformuler. On peut facilement se passer de la locution faire en sorte que.

Twitter : @AndrRacicot

Sauver de l’argent

Le champ sémantique du verbe anglais save est plus vaste que celui du français sauver. Le Robert lui attribue trois sens précis : 1) Faire échapper quelqu’un ou un groupe à un grave danger; 2) Empêcher la destruction, la ruine, la perte de; (sauver des emplois; sauver son honneur); 3) RÉGIONALISME (Canada; critiqué) Économiser.

Les deux premiers sens circonscrivent bien la portée de sauver, tandis que le troisième signale clairement l’anglicisme.

L’expression qui revient le plus souvent est Sauver de l’argent. Pourtant, deux verbes simples permettent d’éviter ce calque de l’anglais : économiser et épargner.

Par exemple : J’ai économisé deux dollars : les dentifrices étaient en solde (et non en vente) à la pharmacie. J’épargne pour mes vieux jours (et non je sauve de l’argent).

Un autre intrus qui revient souvent : sauver du temps, ou pire, acheter du temps. En bon français, gagner du temps.

Par exemple : Le ministre gagne du temps pour essayer de réparer les pots cassés (et non pour contrôler les dommages).

En informatique, on sauvegarde un fichier pour le conserver. On sauve un fichier si le disque dur est en perdition et qu’on tente de le récupérer avant qu’il ne soit effacé. C’est le seul cas où on sauve un fichier.

La Grande Guerre

L’excellente série Apocalypse présentée les lundis à TV5 est une excellente réflexion sur l’engrenage maléfique des petits conflits qui peuvent dégénérer en boucherie.

Pour les soldats, ce fut la guerre la plus meurtrière : quelque huit millions d’entre eux périrent. Les pertes civiles s’élevèrent à environ dix millions de personnes. Ce fut la première guerre totale de l’histoire.

Pas étonnant que l’on se soit dit que ce serait la «der des der». Jamais l’humanité n’atteindrait un tel degré de barbarie… On ne perdait rien pour attendre.

On la baptisa Grande Guerre. La double majuscule s’explique par le fait que l’appellation commence par un adjectif. Habituellement, le mot guerre s’écrit en minuscule.

Après la Deuxième Guerre mondiale, la Grande Guerre fut rebaptisée Première Guerre mondiale. Là encore majuscule à guerre, puisqu’il est précédé d’un adjectif commençant par une majuscule. Ainsi le veut la règle.

Ceux qui se demandent s’il ne serait pas préférable de dire Seconde Guerre mondiale se réfèreront à un précédent article.

La série Apocalypse est constituée de films d’époque colorisés, ce qui les rend plus vivants. Le commentaire est intelligent et permet de comprendre les enjeux de ce conflit qui a modelé le XXe siècle.

En tout cas, une source de réflexion quand on songe à la guerre d’agression masquée qui dévaste l’Ukraine.

 

Université Oxford ou d’Oxford?

On entend souvent une phase du genre : «John a fait ses études à Oxford». La célébrissime institution n’a pas besoin de présentation, et certains l’appellent plus explicitement Université Oxford.

Cette appellation est pourtant erronée. Elle s’inspire en effet de l’anglais, langue de juxtaposition, qui dit Oxford University, qui pourrait aussi être rendu «à la française» par University of Oxford.

Dans notre langue, il faut toujours insérer un de entre le générique Université et le toponyme. Ainsi : Université de Sherbrooke, de Paris, de Moscou. Par conséquent, on dira Université d’Oxford.

Toujours en français, il y a apposition uniquement quand l’élément déterminatif – le nom de l’institution – est un nom propre de personne, pas un nom de lieu. Par exemple : l’Université McGill, l’Université Harvard.

Certains mettront en apposition les appellations géographiques qu’on ne traduit pas : l’Université Western Ontario. L’usage, dans ces cas, n’est pas établi. Ainsi, le Bureau de la traduction du gouvernement fédéral recommande l’Université de Western Ontario.

Ce qui amène deux questions : 1) Faut-il traduire les noms d’universités canadiennes et étrangères? 2) Que fait-on avec des appellations atypiques, c’est-à-dire qui s’écartent du modèle Université + de + nom de lieu?

Traduire les noms d’universités?

Il est encore étonnant que les gens se posent la question. J’ai eu le bonheur d’étudier à l’Université de Bonn en Allemagne; il ne me viendrait jamais à l’idée de dire Universität Bonn. La traduction des appellations simples m’apparaît une nécessité, autrement nous pourrions farcir nos textes d’appellations étrangères comme Helsingin Yliopisto… Tout le monde a reconnu l’Université d’Helsinki, j’espère…

De la même manière, personne n’oserait énoncer en langue originale les universités de Tokyo, Moscou ou Buenos Aires. La tendance naturelle est de traduire.

Les universités américaines

Certains hésitent devant les institutions américaines. Bien sûr, elles n’ont pas de nom français officiel, mais c’est exactement le même problème pour les universités espagnoles, allemandes, turques, zimbabwéennes… Faux problème.

Pourquoi s’obstiner à dire la University of New York, quand on parle pourtant de l’Université de Grenade en Espagne? L’Université de New York se dit tout aussi bien.

Mais on ne peut tout traduire, car certaines institutions sont connues sous leur appellation originale. Le MIT est un bel exemple. Même dans la Grande Toile on trouve très peu d’Institut de technologie du Massachusetts. On respectera cet usage qui penche vers la conservation de l’anglais Massachusetts Institute of Technology.

Si les appellations géographiques se rendent bien en français, il faut prendre garde à certaines d’entre elles. Songeons à la Northwestern University, à Chicago. Vous pouvez bien la traduire par Université du Nord-Ouest, mais vous risquez de perdre vos lecteurs dans la brume. Certes, l’appellation anglaise est tout aussi floue, mais le fait est que ce nom n’est pratiquement jamais traduit.

Appellations atypiques

L’anglais a des dénominations particulières pour certaines universités et il est quelque peu risqué de les traduire intégralement. Pensons à la London School of Economics. Voilà un autre cas d’institution bien connue sous son nom anglais. De plus, le mot école en français désigne le plus souvent des établissements primaires et secondaires, bien que l’on voie certaines institutions d’enseignement universitaire, comme l’École polytechnique et l’École nationale d’administration, en France.

Le Trinity College de Dublin est une autre appellation atypique. On pourrait parler du Collège de la Sainte-Trinité, mais, encore une fois, l’usage penche pour l’anglais. On rangera dans le même lot le Boston College, qu’il serait risqué de rendre par le Collège de Boston, possiblement confondu avec un… collège, au sens québécois du terme. («Il a fait son cégep à Boston!»)

Morale de cette histoire, avant de traduire une appellation, un petit coup de sonde dans Google s’impose, ne serait-ce que pour voir si le nom de l’institution est traduit ou non.

La majuscule à Université

On se tiendra loin des guides de typographie franco-européens, encore englués dans les règles désuètes du XIXe siècle. À moins de vouloir infliger à ses lecteurs l’hallucinant jeu de bascule suivant : université de Montréal, mais Université laurentienne, on mettra systématiquement la majuscule à Université, qu’il s’agisse d’une institution canadienne ou étrangère. C’est d’ailleurs ce que recommande le Guide du rédacteur du gouvernement fédéral canadien.

 

La République d’Irlande

On voit cette appellation partout : dans les journaux, les dictionnaires; les politiciens l’utilisent parfois. Pourtant, elle n’existe pas officiellement. Bienvenue en République d’Irlande.

C’est ainsi que l’on appelle couramment cet État né en 1922, après la sécession avec le Royaume-Uni. Après des centaines d’années d’occupation par les Britanniques, les Irlandais obtiennent enfin leur pays, mais non sans un compromis déchirant : une partie du pays leur échappe toujours.

L’Irlande du Nord (faussement appelée Ulster, une région qui ne couvre pas toute l’Irlande du Nord) est peuplée en majorité par des protestants qui ne veulent en aucun cas être rattachés à la nouvelle république de Dublin.

Cette république, elle ne veut surtout pas être appelée Irlande du Sud; non, elle représente tous les Irlandais, même ceux du Nord. Pour bien marquer son indépendance, elle prend le nom officiel d’Irish Free State, l’État libre d’Irlande. C’est cette appellation qui est utilisée dans les traités et la correspondance diplomatique.

Par la suite, le régime de Dublin a tenté de restaurer le gaélique, sans grand succès d’ailleurs. Le pays a pris le nom d’Eire de 1937 à 1949. D’où le surnom de verte Érin, en français.

De nos jours, l’Irlande républicaine s’appelle l’Irlande tout court, encore une fois dans les traités et la correspondance diplomatique. Cette appellation crée une certaine ambigüité, car elle peut aussi bien désigner l’île au complet que le gouvernement de Dublin. De plus, elle met de côté l’Irlande du Nord.

On comprend pourquoi les rédacteurs se réfèrent constamment à la République d’Irlande. Il serait bien commode que Dublin adopte ce nom comme appellation officielle, mais ce n’est pas le cas. Bien entendu, on peut l’utiliser dans les textes courants pour éviter la confusion. Toutefois, son emploi dans un traité le rendra invalide en droit international parce qu’aucun État n’est inscrit sous ce nom aux Nations Unies.

Par exemple, si le Canada envoyait une lettre officielle à l’ambassadeur de la République d’Irlande, il créerait un petit incident diplomatique. L’Irlande pourrait envoyer une note de protestation au Dominion du Canada…

Bref, la République d’Irlande est pour l’instant un petit troll dans le vocabulaire diplomatique.