Monthly Archives: août 2013

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Quebec bashing

Les journalistes emploient l’anglicisme Quebec bashing pour désigner le dénigrement systématique du Québec, qui sévit au Canada anglais. Loin de moi l’idée d’épiloguer sur les origines de ce mystérieux phénomène — après tout, les anglophones nous aiment. Ne l’ont-ils pas clamé haut et fort lors du référendum de 1995?

C’est davantage le recours paresseux (encore une fois) à une expression anglaise qui m’intéresse. Pourtant, il n’est guère difficile de traduire Quebec bashing. On pourrait parler d’acharnement anti-québécois, de dénigrement, d’attaques, de dénonciations systématiques du Québec.

Encore faut-il vouloir le dire en français…

Les médias parlent souvent du ROC, du Rest of Canada, alors qu’il serait très facile de le dire ainsi : le reste du Canada. Puisqu’il semble impossible de ne pas glisser des sigles partout, même dans les textes de bonne tenue, allons-y pour RDC. Bien sûr, certains esprits caustiques ne manqueront pas de faire le lien entre le Canada anglais et la République démocratique du Congo. Mais, à moins de vouloir faire des comparaisons boiteuses, il serait difficile de confondre le pays africain et nos amis anglophones.

Les fameux accommodements raisonnables sont l’élément déclencheur de la xénophobie proverbiale des Québécois (ironie). Cette expression a été largement propagée dans les médias francophones. Cependant, beaucoup de gens ignorent qu’elle vient de l’anglais. Eh oui! Dixit l’Office québécois de la langue française : « La première attestation de l’anglais reasonable accomodation apparaît dans un jugement de la Cour suprême du Canada en 1985 au sujet d’un cas de discrimination raciale. Le calque a été récupéré au Québec d’un fait divers dans les années 2002-2003. Répandu par les médias, il est maintenant généralisé. » Soit dit en passant, les accommodements raisonnables ont fait leur entrée dans le Petit Robert il y a de cela quelques années, déjà.

Il faut faire preuve de prudence lorsqu’on emploie le verbe accommoder. En effet, la première définition qu’en donnent les dictionnaires européens est préparer les viandes… et ensuite mettre en accord, adapter.

Par contre, l’utilisation du verbe accommoder, au sens de rendre service, est pour le moins douteuse, et s’inspire de l’anglais.

Point tournant

Ce n’est pourtant pas difficile; cette expression est un anglicisme, inspiré de turning point. Comme bien d’autres calques, elle a toutes les allures de l’innocence, revêt la cape d’une fausse respectabilité, qui échappe à bien des gens, notamment aux lecteurs de nouvelles.

Pourtant, les ouvrages de langue sont sans appel : pas de point tournant dans le Robert, le Larousse, le Trésor de la langue française; rien non plus dans les dictionnaires bilingues qui rendent l’expression turning point par tournant, moment décisif.

D’ailleurs, le Robert donne la définition suivante de tournant : «Moment où ce qui évolue change de direction, devient autre. Il est à un tournant de sa carrière. Expression intéressante mise en évidence par l’ouvrage : «Prendre le tournant : opérer une reconversion, un changement complet d’orientation. Il a bien su prendre le tournant

Imagine-t-on à présent une lectrice de nouvelles dire que tel ministre a su prendre le point tournant lorsque les circonstances l’imposaient? On voit tout de suite que quelque chose cloche.

Les noms chinois en français

Dans un précédent article, j’ai parlé de la transformation des noms chinois après l’adoption du système de transcription pinyin, en 1979. Auparavant, les graphies des noms chinois variaient dans les langues occidentales, parce que le chinois ne possède pas d’alphabet. Les noms de l’Empire du Milieu s’écrivent en caractères, appelés idéogrammes, chacun d’entre eux représentant un mot.

Pour écrire les noms chinois en français, anglais, allemand, espagnol, italien, hongrois, etc., il fallait transcrire les sons en respectant les règles d’écriture de la langue d’arrivée. Les graphies étaient parfois contrastantes, comme c’est actuellement le cas du russe (Poutine et Putin; Brejnev et Brezhnev).

L’adoption du pinyin a permis d’éliminer les graphies multiples. Par exemple, le nom du philosophe Lao-tseu se déclinait en plusieurs graphies : Lao Tse, Lao Tu, Lao-Tsu, Laotze, Lao Tzu, Laosi, etc. À présent, on écrit: Laozi dans les langues utilisant l’alphabet latin. Beaucoup plus simple, n’est-ce pas?

Cette uniformisation a toutefois un prix. Les noms de certaines personnalités ont changé : Mao tsé-toung est devenu Mao Zedong; Teng Tsiao-ping, Deng Xiaoping; Chu En-lai, Zhou Enlai, etc. Comme on le voit, leur mère ne les reconnaitrait plus…

Certains noms de lieux ont également connu des transformations spectaculaires. Qu’on en juge : Pékin, Beijing; Canton, Guangzhou; Nankin, Nanjing, dont j’ai déjà parlé. Dans d’autres cas, le changement est plus modeste; Tian’anmen, Tiananmen.

Tout ceci peut devenir fastidieux pour les néophytes, Il faut savoir, cependant, que dans les ouvrages de langue les nouvelles graphies l’emportent. Le Larousse, par exemple, donne généralement deux graphies, la première étant en pinyin et la seconde dans l’ancien système de transcription. Ainsi, le nom de la région autonome ouïgoure du Xinjiang s’écrit aussi Sin-Kiang. En fait, les anciennes graphies ne sont à peu près plus utilisées, tant pour les noms de personnes que pour les noms de lieux, sauf pour Pékin, Canton et Nankin, probablement parce qu’il s’agit de noms très connus. Certains y verront un certain conservatisme du français.

Il est facile de reconnaitre les anciennes graphies : elles comportent souvent un trait d’union ou encore une apostrophe placée au milieu du mot, alors que le pinyin tend à écrire les noms dans en seul bloc. Le site Wikipédia affiche aussi bien les graphies en pinyin que les anciennes graphies, mais donne priorité aux premières. C’est un usage qu’il convient de respecter.

 

Addiction

Il est des anglicismes contre lesquels il devient impossible de se battre, même si on pourrait aisément les remplacer. Addiction est l’un d’entre eux.

Le terme est largement utilisé dans la littérature scientifique et dans les médias pour décrire un phénomène hélas trop répandu, soit la dépendance à une substance, comme l’alcool, le tabac, la marijuana et autres drogues. Selon, le Robert, le terme est entré dans la langue vers 1970.

Une personne dépendante consomme une substance pyschoactive et doit en augmenter les doses. Elle a donc une addiction.

Certains auraient voulu le remplacer par assuétude, qui fait quelque peu endimanché, pour être franc, et ne veut pas dire tout à fait la même chose. Une assuétude est une accoutumance à une substance toxique, donc le fait que l’organisme le tolère de mieux en mieux.

Il faut reconnaître que l’adjectif addictif est plus utile que le substantif addiction. Une drogue comme le café (eh oui!) crée une dépendance, il est addictif. Le terme est même substantivé : un addictif.

Évidemment, ce n’est parce que le terme est entré dans les ouvrages de langue que l’on est forcé de l’employer. La dépendance aux anglicismes, ça se combat.

Sur une base…

L’inflation qui grimpe de deux pour cent «sur une base annuelle ». Tel attaquant du Canadien qui joue «sur une base régulière». Embaucher une personne «sur une base permanente». Glanée sur Internet, cette horreur : «dormir sur une base de demi-pension». Il y aurait plusieurs façons de décrire ce phénomène : ignorance du génie de la langue française; manque flagrant de style; copie servile de la phraséologie de l’anglais; enflure stylistique pour se donner de l’importance. Vous savez, quand tout devient une problématique?

Je vous laisse le soin de choisir votre explication, mais ce qui est certain, c’est que cette tournure est à la fois hideuse et encombrante.

Connaissez-vous les adverbes? Certains disent qu’ils ne faut pas en parsemer son discours, mais, avouons-le, ils ont leur utilité. Quand l’adverbe n’est pas de mise, on étoffe, tout simplement.

L’inflation qui grimpe de deux pour cent par année. Tel attaquant du Canadien qui joue régulièrement. Embaucher une personne de façon permanente. Dormir à telle auberge en payant une demi-pension.

Comme on le voit, parler français est souvent plus simple qu’on ne le croit.

 

La défrancisation des noms de villes : deuxième partie

La défrancisation des noms de villes amène des questions auxquelles il n’est pas facile de répondre. Il est facile de pointer du doigt l’admiration exagérée envers les États-Unis qui déferle en France depuis la Seconde Guerre mondiale, afin d’expliquer les graphies désormais anglaises de New York et de Detroit. Mais il serait exagéré de voir l’ombre menaçante de l’anglomanie dans tous les autres cas. Par exemple, le passage d’Assomption à Asunción ou encore d’Istamboul à Istanbul.

D’ailleurs, cette anglomanie n’opère pas dans tous les cas. Des noms comme Londres, Édimbourg, La Nouvelle-Orléans, demeurent inchangés.

Je n’ai pas d’explication définitive à propos de cette défrancisation, mais on peut penser que les raisons sont multiples; l’une d’entre elles pourrait être la volonté de faire plus « authentique ». Le snobisme de certains, qui veulent exhiber leur maîtrise d’une langue étrangère en employant les toponymes originaux, pourrait aussi expliquer l’implantation en français de ces toponymes.

Mais la défrancisation n’est pas aussi répandue que mon premier article pouvait laisser croire. Il faut aussi savoir que le français est généralement plus conservateur que l’anglais en ce qui a trait à l’adoption de noms étrangers. Parfois, les francophones se cramponnent à de vieilles appellations, même quand les autorités nationales annoncent un changement de nom officiel. Les cas de l’Inde et de la Chine sont particulièrement éloquents.

Trois villes importantes de l’Inde ont été rebaptisées, afin de rayer de la carte des noms hérités de l’époque coloniale. Bombay, Calcutta et Madras sont ainsi devenues Mumbai, Kolkatta et Chennai… du moins dans les textes anglais ! En effet, les dictionnaires français continuent d’utiliser les noms traditionnels, alors que les ouvrages en anglais répertorient les nouveaux noms. Même phénomène pour les journaux. Ainsi, la presse française parlait des attentats de Bombay, la presse anglaise des attentats de Mumbai.

On pourrait discuter longtemps de ce conservatisme plus marqué du français : certains y verront un garde-fou contre certaines dérives, d’autres un obstacle à la modernisation de la langue.

Autre exemple de conservatisme, la Chine. En 2008, Radio-Canada diffusait les Jeux olympiques de Pékin, tandis que la CBC, son pendant anglophone, diffusait ceux de… Beijing. De fait, la controverse Pékin/Beijing fait rage depuis que la Chine a adopté, en 1979, le système de transcription pinyin pour l’écriture des noms de lieux et de personnes dans les langues occidentales. Auparavant, ces noms avaient une graphie distincte en anglais, en français, en allemand, en espagnol ou en italien, un peu comme les noms russes actuellement. Le pinyin offre l’avantage d’afficher une seule graphie pour les langues utilisant l’alphabet latin, d’où le Beijing qui remplace Pékin.

Mais beaucoup n’acceptent pas que les Chinois dictent aux francophones la manière d’écrire les noms de lieux et de personnalités dans leur langue. Cette indignation existe sûrement chez les locuteurs d’autres langues. Toujours est-il que la résistance s’observe dans les publications françaises pour trois noms précis : Pékin, Nankin et Canton, devenus Beijing, Nanjing et Guangzhou. Fait intéressant, les ouvrages français ont adopté les nouvelles graphies pour tous les autres toponymes, sans compter pour les noms de personnalités. Un seul exemple suffira : Lao tseu, devenu Laozi.

On peut penser que les francophones sont réticents à changer des noms qui faisaient partie du paysage depuis des centaines d’années. Mais là encore, l’usage n’est pas toujours cohérent, sans quoi la défrancisation des noms de ville n’existerait tout simplement pas.

La Biélorussie est officiellement devenue un État indépendant en 1991, à la chute de l’Union soviétique. Le pays est entré aux Nations Unies sous le nom de Bélarus. Pourtant, les dernières éditions des dictionnaires français ignorent toujours cette appellation, que les anglophones ont pourtant adoptée.

Cette résistance n’est pas toujours constante, cependant. Pensons au Zaïre, devenu la République démocratique du Congo, nom entré dans les dictionnaires français dès l’année suivante.

Il est difficile de prédire si la défrancisation se poursuivra, sous les coups de boutoir de la mondialisation — qui a le dos large — ou encore sous l’impulsion d’autres motifs, qui restent encore à cerner.

La défrancisation des noms de villes

Les toponymes (noms de lieux) n’échappent pas à l’évolution de la langue. Les graphies changent, et pas toujours pour le mieux.

J’ai la chance de posséder un Larousse 1934 donné à ma mère, lorsqu’elle étudiait. Le feuilleter est à la fois un voyage dans le temps et une source d’étonnement. Les cartes de l’Europe et de l’Afrique sont particulièrement intéressantes, tout comme les articles sur la Grande Guerre, qui allait devenir la Première Guerre mondiale, ceux consacrés à l’Allemagne (plutôt hargneux), au jeune chancelier Adolf Hitler…

La consultation de cet ouvrage permet aussi de constater un certain révisionnisme toponymique qui étonne et déçoit. Le français recule, hélas.

En 1934, la ville principale de la Turquie était orthographiée Istamboul, forme francisée d’Istanbul. Soulignons, en passant, que le turc s’écrit en caractères latins, comme le français, et qu’il ne saurait donc être question de translittération. Istamboul était donc une traduction, aujourd’hui disparue. Assez curieusement, le gentilé (nom des habitants) Stambouliote se voit encore. Mais le nom de la ville est maintenant Istanbul, en français, en turc… et en anglais. Coïncidence ?

On observe le même phénomène avec la Nouvelle-Delhi maintenant anglicisée sous la forme de New Delhi. Certains feront valoir que l’anglais est un peu la lingua franca de l’Inde, mais il n’en demeure pas moins que nous avions une forme traduite du nom de la capitale indienne; pourquoi l’avoir abandonné ?

La capitale du Paraguay était autrefois appelée Assomption; à présent, nous parlons plutôt d’Asunción. Bien entendu, rien à voir avec l’anglais, cette fois-ci, mais un autre recul du français.

Le dictionnaire de ma mère affichait aussi la graphie Groënland pour cette grande île verte découverte par les Vikings. Curieusement, le tréma est disparu en cour de route, peut-être emporté par la fonte des glaciers.

Plus récemment, la capitale indonésienne Jakarta a (définitivement ?) perdu son D initial, que l’on retrouvait dans les dictionnaires français. Il faut donc savoir que le J initial se prononce à l’anglaise. Ce phénomène s’observe également pour la ville saoudienne Djeddah, dont le nom est translittéré à l’anglaise dans les textes français : Jeddah. Idem pour la capitale du Soudan du Sud : Juba, au lieu de Djouba.

Peu de gens savent que l’on orthographiait New-York avec un trait d’union. Cette graphie survit, involontairement, on s’en doute, sur un panneau à la sortie du pont Jacques-Cartier à Montréal qui annonce l’État du même nom. Je lui souhaite encore longue vie.

Il est peut-être compréhensible de voir la métropole américaine avec un nom anglais, mais ce l’est beaucoup moins quand on pense à Détroit, ville fondée par les Français, à l’endroit précis où la rivière du même nom rétrécit. Le Larousse de 1934 écrivait son nom à la française, et j’ignore quand au juste l’accent aigu a disparu et, surtout pourquoi. À ce que je sache, les Européens prononcent le nom à la française. Alors pourquoi l’écrire à l’anglaise ? La même question se pose pour Saint-Louis, ville baptisée en l’honneur d’un souverain de France, et dont le nom s’écrit à l’anglaise : St. Louis.

Le Larousse a rectifié le tir, depuis quelques années, et admet les graphies pour ces deux villes, de même que pour Bâton-Rouge. Mon article à ce sujet.

 

Traduire les noms de personnalités?

Faut-il franciser les prénoms, voire les noms de famille des personnalités publiques? Non évidemment. C’est du moins ce que l’on est tenté de répondre, après une brève hésitation.

Car hésitation il y a. On peut penser à des personnages historiques marquants dont les noms ont été traduits, en commençant par les empereurs romains (Jules César), suivis des rois et autres souverains  (Jean sans Terre, Catherine de Russie, le kaiser Guillaume II). Sans oublier les chefs de guerre (Tamerlan), les artistes, scientifiques et explorateurs (Léonard de Vinci, Nicholas Copernic et Christophe Colomb).

Pour ceux que ça intéresse, voici leur nom véritable : Julius Caesar, Iekaterina, Wilhelm II, Timur-Lang, Leonardo da Vinci, Mikolaj Kopernik, Cristoforo Colombo.

La traduction des noms de personnalités a fléchi au début du XXe siècle, mais elle a quand même persisté, du moins en ce qui a trait aux prénoms.

Traduction de certains prénoms

Pour des raisons mystérieuses, on a continué de traduire les prénoms de personnalités soviétiques au cours du siècle dernier. Le Petit Père des peuples, Joseph Staline s’appelait en réalité Iossif Djougachvili, son nom géorgien. Son collègue révolutionnaire Léon Trotski s’appelait Lev Bronstein. Pourtant, Lev Kamenev, exécuté après les procès de 1936, a conservé son prénom dans les livres d’histoire. Le cinéaste Serge Eisenstein s’appelait Sergueï, tout comme Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de Russie, aujourd’hui.

On pourrait parler d’Alexandre Soljenitsyne, l’écrivain qui a dénoncé les goulags, dont le prénom correctement translittéré est Aleksandr. La différence avec le français est tellement ténue, qu’il est tentant de traduire.

La translittération

La translittération est la transcription dans les langues écrites en caractères latins de mots provenant de langues possédant un autre alphabet. Comme les sons ne sont pas écrits de la même manière en anglais et en français, les graphies de certains noms peuvent varier. Un bel exemple est Vladimir Poutine en français et Vladimir Putin en anglais[1]

Pour certaines langues, dont le japonais et l’hébreu, l’usage a consacré l’emploi des graphies anglaises, de sorte que les noms des premiers ministres israéliens sont habituellement écrits à l’anglaise. Qu’on en juge : Shimon Peres, Ariel Sharon, Ehud Barak. On remarquera le SH dans Shimon et Sharon, l’absence d’accent aigu et le U prononcé « ou » dans Ehud. Si on translittérait vers le français, il faudrait écrire : Chimone Pérès, Ariel Charone et Éhoud Barak.

Les noms de personnalités israéliennes sont généralement translittérés à l’anglaise lorsqu’ils viennent de langues ne s’écrivant en caractères latins.

Certains seraient tentés de tout translittérer dans notre langue, au nom de la défense à tout prix du français, mais ce serait une erreur, car il faut toujours tenir compte de l’usage, même s’il est parfois absurde.

Le cas Nétanyahou

 S’il était bien translittéré, le nom du premier ministre israélien devrait s’écrire ainsi : Benyamine Nétanyahou. Pourtant, c’est une graphie qu’on ne voit à peu près jamais.

Tout d’abord, il faut savoir que l’hébreu ne s’écrit pas en caractères latins et, comme le russe ou le grec, il faut translittérer les mots issus de cette langue.

Dans ce contexte, on pourrait s’attendre à ce que le nom du premier ministre actuel soit écrit à l’anglaise, c’est-à-dire Benyamin Netanyahu. Il s’agit effectivement d’une des graphies qui circulent, car, phénomène déroutant, on peut en récolter plusieurs, selon le dictionnaire, le journal ou le magazine que l’on consulte, aussi bien en anglais qu’en français.

Pourquoi autant de cafouillage autour de l’actuel premier ministre israélien? Mystère. La confusion semble totale et même les dictionnaires s’embrouillent. Le Robert écrit Netanyahou sans accent dans l’article sur le conflit israélo-arabe, tandis que l’on peut lire Nétanyahou dans la légende d’une photo du chef de gouvernement israélien.

Mais tout cela est de la petite bière si l’on compare les lexicographes aux journalistes. Des publications très bien écrites comme Le Monde, Le Figaro écrivent aussi bien Nétanyahou que Netanyahu, donc sans accent et avec un U à la place du OU. Même Le Monde Diplomatique, souvent cité en exemple pour la qualité de la langue, oscille entre Nétanyahou et Netanyahou.

Sans doute pour plaire à tout le monde, l’édition du Monde du 16 mars 2013 offre deux graphies : Nétanyahou et Netanyahu…

Cette valse hésitation se poursuit avec le prénom, écrit des manières suivantes : Benjamin, Binyamin, Benyamin…  Les anglophones semblent avoir retenu Benjamin, soit la même graphie que pour Benjamin Franklin ou Benjamin Disraeli, du moins si l’on se fie aux dictionnaires courants, comme le Merriam Webster et l’Oxford Dictionary. Les journaux anglais sont moins clairs, pourtant. On trouvera Benjamin Netanyahu dans le New York Times, le Times de Londres, le Boston Globe, et le Washington Post. Quant à Binyamin Netayahu, il se fait plus rare, mais on peut le lire dans le Jerusalem Post, the Guardian et aussi à la BBC.

Il semble donc que Benjamin soit la bonne graphie, mais il n’en est rien. Rappelons-nous que la translittération des noms hébreux doit refléter leur prononciation. Or, tout anglophone qui lit Benjamin sera porté à le prononcer à l’anglaise, alors que le nom original doit s’énoncer ainsi : benne-ya-mine. La graphie Benjamin n’est donc pas une translittération, mais une traduction.

Traduire les noms propres?

L’ennui, c’est que l’on ne traduit plus les noms et les prénoms des personnalités politiques depuis belle lurette. Si le Moyen Âge nous a donné Laurent le Magnifique, il serait impensable se risquer à ce petit jeu de nos jours. Pensez-y, comme il le faut. Imaginez-vous Francis Holland dans un journal britannique pour désigner le président de la France? Le premier ministre Stéphane Harpeur, ça vous dit?

Pour en revenir à Nétanyahou, il faudrait adopter une ligne de conduite claire. De deux choses l’une : ou bien on translittère correctement son nom, ce qui donne Benyamine Nétanyahou, ou bien on adopte la transcription anglaise, Benyamin Netanyahu, pour assurer l’uniformité avec le nom de ses prédécesseurs.

D’autres cas

Il est difficile de comprendre les raisons pour lesquelles l’usage se met soudain à tituber dans certains cas précis.

Les grands principes de la translittération ne sont pas appliqués pour toutes les langues. Les noms russes, arabes, bulgares, serbes, grecs, ceux du Caucase et de l’Asie centrale sont habituellement translittérés, mais pas ceux de l’Inde ou du Japon, par exemple.

C’est donc dire qu’il y a normalement une ligne de conduite à suivre dans une langue donnée, d’où  mon étonnement devant les variations pour le nom du premier ministre israélien actuel.

Ce cas n’est pas unique. Il y a aussi celui de l’ancien président du Pakistan, Pervez Moucharraf. Le Robert écrira Musharraf, donc à l’anglaise, tandis que le Larousse proposera Mucharraf, graphie à moitié translittérée. Là encore, cafouillage monstre dans les médias et sur Internet.

Mais rappelons-nous qu’il s’agit de cas exceptionnels.



[1] Voir mon article à ce sujet dans le volume 2, numéro 4 de 2005 de L’Actualité langagière.

Les majuscules : des règles à revoir

J’ai récemment mis la main sur la quatrième édition (2010) du Dictionnaire des règles typographiques, de Louis Guéry, de même que sur le Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale. La consultation de ces deux ouvrages m’a profondément déçu, car ils rabâchent les mêmes vieilles règles qui avaient cours il y a cinquante ans, et peut-être même avant l’invention de l’automobile!  À croire que l’usage n’a pas évolué depuis et que la langue française est absolument immuable.

Il semble bien que pour nos amis européens la modernisation de la langue passe exclusivement par un discours truffé d’anglicismes, mais pas par l’abandon de règles archaïques que beaucoup ne respectent plus. Je m’attarderai aux noms de guerres, de révolutions, de périodes historiques, de régimes politiques et de ministères.

 Noms de révolutions

 Les deux ouvrages conservent la tradition d’attribuer la majuscule initiale à la Révolution française exclusivement. Ce qui signifie que d’autres évènements importants comme la révolution américaine, la révolution industrielle ou la révolution russe se composent uniquement en minuscule. Pourtant, le Robert-Collins écrit bel et bien Révolution américaine à l’entrée Yankee Doodle, une chanson composée durant la guerre d’Indépendance.

Curieusement,  on parle de la Révolution tranquille au Québec, avec la majuscule initiale. Pourquoi? Tout simplement parce que celui qui a traduit le terme Quiet Revolution – oui l’expression vient de l’anglais – a tout simplement appliqué la logique naturelle qui veut qu’une appellation commence habituellement par une majuscule. Or, si l’on se fie aux guides de typographie, seul un substantif dans l’élément déterminatif peut prendre la majuscule : la révolution d’Octobre. Mais il faudrait écrire la révolution tranquille. Afin d’ajouter à la confusion et à l’illogisme, notons en passant que bien des auteurs écrivent la Révolution culturelle en Chine.

Ce qui signifie que nous avons trois types de graphies pour les révolutions : une avec la majuscule à révolution (Révolution française); une sans majuscule (révolution industrielle); une avec majuscule au deuxième mot (révolution d’Octobre).

Je reviens sur les graphies sans majuscule. Leur emploi peut avoir pour effet de banaliser la période qu’il désigne. Par exemple, la révolution industrielle est une étape importante de l’histoire de l’humanité; ne serait-il pas logique de lui donner la majuscule initiale? Poser la question, c’est y répondre. Quand on y pense bien, la Révolution industrielle est autrement plus importante que la Révolution française, sans offense à nos cousins.

 

Noms de guerres

À ce chapitre, le Lexique de l’Imprimerie nationale est pour le moins déroutant parce qu’il prescrit la minuscule, même pour les deux guerres mondiales! Cette pratique du tout en minuscule s’observe aussi dans Le Monde Diplomatique, mais elle ne correspond pas à l’usage courant, d’ailleurs confirmé par le Larousse et le Robert ainsi que par le Dictionnaire des règles typographiques.

Les noms de guerres réservent toutefois quelques surprises au langagier, car ils sont soumis au même jeu de bascule majuscule/minuscule que les noms de révolutions. Par exemple la guerre d’Indépendance américaine. Toutefois, on parlera des guerres puniques, de la guerre froide, ce qui va encore une fois à l’encontre de la logique élémentaire et de l’uniformité.

En effet, la seule façon pour une guerre de recevoir la consécration d’une majuscule est de comporter un substantif dans l’élément déterminatif qui suit le mot guerre. Les explications qui prétendent nous éclairer sur ces règles sont pour le moins nébuleuses et arbitraires. Guéry soutient que les noms de guerres « prennent une capitale lorsque l’ensemble est un véritable nom propre : la Grande Guerre, la Seconde Guerre mondiale, la Longue marche ». Le Lexique de l’Imprimerie nationale abonde dans le même sens.

Si j’ai bien compris, la guerre froide ne serait pas véritablement un nom propre, même si elle fait l’objet d’une entrée dans les dictionnaires et encyclopédies, et même si elle est clairement délimitée dans le temps. Quels sont les critères au juste pour être considéré comme un nom propre?

Mais pis encore, on ne peut que constater les incohérences entre les ouvrages au sujet du trait d’union dans les noms composés. Qu’on en juge.

Le Lexique de l’Imprimerie nationale écrit : la guerre de Cent Ans, la guerre des Six Jours, mais… la guerre des Deux-Roses. Pourquoi ce trait d’union tout à coup?

Le dictionnaire de Luc Guéry propose : la guerre de Cent Ans, mais la guerre des Six-Jours, avec trait d’union, cette fois-ci. Il ne parle pas de la guerre des Deux-Roses.

Il faut dire que les deux grands dictionnaires ne sont pas eux non plus à l’abri des contradictions, notamment en ce qui concerne le Moyen Âge. C’est cette graphie sans trait d’union que les deux ouvrages préconisent, alors que le Littré propose Moyen âge, avec la minuscule à âge. Là où les choses se gâtent, c’est à l’article médiéval, dans lequel le Robert 2010 écrivait : « Relatif au Moyen-Âge. ». Notez le trait d’union. Heureusement, l’erreur a été corrigée en 2013. Mais s’agit-il bien d’une erreur? Le Robert électronique, dans son champ de recherche, donne deux graphies pour l’expression, l’une avec trait d’union et l’autre sans. Cette intéressante alternative laisse croire que la question du trait d’union dans les expressions historique n’est peut-être pas si claire pour les lexicographes.

Républiques, royaumes et empires

 La valse des majuscules et des minuscules se poursuit pour le nom officiel des États. Le Lexique de l’Imprimerie nationale est on ne plus clair : « Les mots empire, république, royaume, etc. s’écriront entièrement en lettres minuscules s’ils sont précisés par un nom propre. Ces mêmes mots prendront une capitale initiale s’ils sont complétés par un simple adjectif de nationalité. » Ce qui donne : l’Empire britannique, mais l’empire des Indes; la République centrafricaine, mais la république de Lettonie.

La graphie officielle des noms d’États aux Nations Unies comporte la majuscule initiale à ces appellations, puisque ce sont des appellations officielles. N’est-il pas naturel de procéder ainsi, après tout?

Quant au dictionnaire de Guéry, il va dans le même sens, mais préconise la graphie Arabie Saoudite avec la majuscule à l’adjectif qui suit le substantif. Étonnant! Voilà à présent que l’on met une capitale là où les Nations Unies n’en mettent pas. Vous avez dit incohérence? Caprice? L’Empire byzantin est toujours vivant, je le proclame!

Noms de ministères

 Je pourrais multiplier les exemples des chemins tortueux qu’emprunte le français, mais je terminerai ma démonstration avec les noms de ministères, pour lesquels le langagier a l’embarras du choix, pour ne pas dire le choix de l’embarras.

Au Canada, nous écrivons le ministère des Affaires étrangères. Qu’en est-il en Europe? Le Monde favorise l’étêtage total, comme pour les deux guerres mondiales : le ministère des affaires étrangères; Le Figaro (France) et Le Soir (Belgique) : le ministère des Affaires étrangères.  Encore une fois, l’usage cafouille et les savantes règles typographiques en prennent pour leur rhume.

Ce cas n’est pas unique. Une incursion dans la Grande Toile nous permet de constater que les règles pour les noms de révolutions, de guerres, de régimes politiques et de ministères sont allègrement bafouées. Que faut-il en conclure? Deux choses : beaucoup de rédacteurs ne les connaissent tout simplement pas et y vont par instinct, d’où la pléthore de variantes; d’autres rédacteurs (dont je suis) les trouvent tout simplement absurdes et ne les appliquent plus. Après tout, ce ne sont pas les grammairiens qui définissent l’usage, mais bien les locuteurs. Après quelques décennies, ces derniers finissent par prendre acte des changements.

Pour une réforme de la typographie

Plusieurs arguments militent en faveur d’une rationalisation et d’une simplification des règles sur l’utilisation des majuscules dans le domaine des relations internationales.

Les historiens et les politologues, entre autres, n’hésitent pas à écrire dans leurs ouvrages les noms de guerres et de révolutions avec la capitale à l’élément générique. Des journaux et périodiques font de même. Tous ces rédacteurs maîtrisent la langue française et les graphies qu’ils choisissent ont un poids certain. Après tout, ce sont des spécialistes.

On pourrait aussi parler de deux langues sœurs, l’espagnol et l’italien, qui sont allées beaucoup plus loin dans la modernisation des graphies que le français. Elles ont pratiquement éliminé les doubles consonnes; l’accord des participes passés est souvent optionnel, mais, surtout, elles recourent plus facilement aux majuscules dans les appellations officielles. Il est plus que temps que le français se mette au diapason.

Voici ce que je propose :

1) Le mot révolution prend toujours la majuscule initiale, qu’il soit suivi par un substantif ou un adjectif. Le substantif figurant dans l’élément déterminatif prend aussi la majuscule initiale.

La Révolution américaine; la Révolution d’Octobre; la Révolution des Œillets.

 2) Même règle pour les noms de guerres et de batailles. Il n’y a pas de trait d’union dans l’élément déterminatif.

La Guerre froide; les Guerres puniques; la Guerre de Cent Ans; la Guerre de Sécession; la Première Guerre mondiale; la Bataille d’Angleterre; le Débarquement de la Normandie.

 3) Les noms d’évènements ou de périodes historiques composés d’un seul mot commencent par une capitale.

La Détente; l’Inquisition; l’Antiquité.

 4) Les noms d’évènements ou de période historiques en plusieurs mots commencent toujours par une majuscule, tout comme le substantif de l’élément déterminatif. Là encore, pas de trait d’union.

La Querelle des Investitures; le Printemps de Pékin; l’Âge du Bronze; le Moyen Âge.

5) Les noms de régimes politiques commencent par une majuscule.

La République centrafricaine; la République fédérative du Brésil; le Royaume de Suède; l’Empire ottoman; l’Empire des Indes; l’État d’Israël; l’Union de Birmanie.

Pour ce qui est des noms de ministères, il me semblerait plus logique de mettre également la capitale à l’élément générique, puisque c’est ce que l’on fait pour les noms de directions et autres composantes ministérielles. Toutefois, une graphie comme Ministère des Affaires étrangères devrait d’abord être reconnue officiellement, avant de pouvoir être utilisée dans les documents fédéraux. On conviendra que ce n’est pas demain la veille…

Les règles proposées ont l’avantage d’être claires et uniformes. Elles éliminent le flottement qui existe quant à l’utilisation des majuscules ainsi que certaines absurdités qui figurent dans les guides de typographie (l’Antiquité, mais la détente).

Ne nous reste plus maintenant qu’à employer ces nouvelles graphies, parce que c’est ainsi que l’usage se définit.

Article paru dans le numéro d’été 2013 de L’Actualité langagière.

Rencontrer

Il y a un tas d’endroits où l’on peut faire de mauvaises rencontres… notamment dans les textes français rédigés sous l’influence de l’anglais.

Bien entendu on peut rencontrer quelqu’un au café, ou par hasard dans la rue (et non sur la rue). Mais peut-on rencontrer un obstacle, une difficulté? Certains tiqueraient, mais si, on peut. Par exemple, telle mesure du gouvernement a rencontré beaucoup d’opposition. Il s’agit bien sûr d’un sens figuré, tout à fait admissible en français.

Le verbe peut également s’utiliser dans un contexte sportif; le Canadien rencontre les Maple Leafs ce soir au Forum Maurice-Richard (ainsi aurait-on dû baptiser le Centre Bébelle).

Là s’arrête cependant notre marge de manœuvre.

En français canadien on rencontre beaucoup de choses : des délais, des exigences, des conditions, des engagements et, comble de tout, des cibles.

« Pourquoi as-tu une flèche en plein front? », demande l’un. « J’ai rencontré ma cible. », de répondre l’autre. Scusez.

Anglicisme détestable, s’il en est, une cible n’est rien d’autre qu’un objectif, mot dont le cooccurrent n’est PAS rencontrer. On atteint un objectif.

Chacun des termes mentionnés ci-dessus possède un verbe qui lui va comme un gant : respecter des délais; satisfaire à des exigences; remplir des conditions; tenir des engagements.

Comment trouver le verbe qui convient? Consultez le dictionnaire, tout simplement : les exemples cités devraient suffire en temps normal. La Banque de dépannage linguistique de l’Office québécois de la langue française offre également d’intéressantes solutions. L’adresse électronique se trouve dans la page Sites linguistiques de ce blogue.